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CHILD❊LIGHT

Voyage en terre d'enfance humaine

Ça commence à devenir intéressant

« Il a presque un an, ça commence à devenir intéressant ».
« C’est génial maintenant, elle commence à parler, ça commence à devenir vraiment intéressant dans les échanges ».

Combien de fois ai-je entendu, et encore récemment, ce genre de phrase dans la bouche d’un parent! C’est une des phrases que j’ai le plus de mal à comprendre.

Que penserait-on de quelqu’un qui affirme, devant un magnifique lever de soleil : « ça commence à devenir intéressant, on voit le soleil en entier ».

S’il s’agit d’exprimer qu’avec le temps les possibilités d’échange, dans leur variété et leur subtilité, deviennent plus importantes et passionnantes, je suis pleinement en accord. Mais c’est sur le terme « ça commence » que ma compréhension butte.

Je n’ai pas le sou­ve­nir qu’une mère m’ait jamais dit ça, ce sont tou­jours des pères. Je suis certain que les pères qui disent ceci sont aimants, mais je ne peux m’empêcher de res­sen­tir qu’ils passent à côté de quelque chose de très pré­cieux. Il suffit d’écouter ce qu’ils disent, mot à mot : si ça com­mence à devenir plus inté­res­sant c’est que ça l’était moins avant. Là pourrait être la clef.

Qu’est-ce qui aurait pu être moins bien avant?

Il n’y a pas si longtemps, disons il y a une ou deux générations – c’était hier – il était monnaie courante qu’un père se désintéresse totalement de ses enfants jusqu’à un certain âge. En partie parce qu’une ou deux générations avant, la majorité des familles se caractérisait par beaucoup d’enfants, un fort taux de mortalité et des conditions de vie très précaires. Dans ces conditions, comment s’attacher ? L’enfant était une charge tant qu’il n’était pas productif. Avec des telles habitudes historiques, transmises de pères en fils, comment s’étonner?

Le plus souvent, s’il survivait, l’enfant ne devenait digne d’intérêt aux yeux du père que lorsque ce dernier pouvait échanger avec lui sur le mode qui lui était familier, celui des idées. On laissait la sensiblerie aux femmes et aux mères. Tout ceci n’avait guère d’intérêt pratique et renvoyait les hommes à de désagréables souvenirs, où ces satanées bonnes-femmes leur demandaient de parler, ou d’exprimer ce qu’ils ressentaient.

Cette vision peut paraître caricaturale et simpliste, et elle l’est, mais pas tant que ça : il y a encore aujourd’hui tant d’hommes qui n’ont pas accès à leur sensibilité, leurs sentiments, et qui ne jugent que par les choses concrètes, tangibles. Une vie où l’engagement professionnel est généralement considéré comme la chose la plus importante.

Pour moi, ce genre de phrases est l’expression que quelque chose survit encore en nous, hommes-pères, nous rendant incapables de nous ouvrir à une dimension plus profonde, plus subtile, plus vibrante de la vie. Et ce parfois malgré nous, malgré notre ouverture, notre sensibilité et notre amour! Car cela se joue à un niveau subconscient (nombreux sommes-nous à avoir reçu plus d’attention de la part de nos pères seulement dès lors que nous avons marché ou parlé). C’est le signe d’une impossibilité de pleine et entière connexion à la part sensible du monde, celle qui ne passe pas par l’intellect.

En tant qu’hommes-pères, nous devons tout faire pour ouvrir notre cœur, développer notre conscience et affiner notre sensibilité pour sortir de cette spécificité. Car elle n’est pas bonne pour l’enfant.

Un bébé exprime énormément de choses, dès sa naissance. Ne pas en jouir dans l’échange à sa pleine mesure, c’est un manque bien regrettable pour les deux parties, enfant et parent.

Car communication il y a toujours avec un enfant. Avant la parole, il y a la connivence en des modes subtils, par une myriade de canaux d’échanges existant et fonctionnant librement dès la naissance. Avant la parole, il y a les sons, les regards, les expressions du corps et du visage, les mimiques. Avant la marche, c’est tout le corps qui s’exprime par le rythme, le mouvement. Tout est mouvement, dynamique, forces en devenir, expression de besoins et élans d’amour.

Dès la première seconde de vie et de présence partagées, tout ceci est inconditionnellement fabuleux. Car avec la venue au monde d’un enfant, c’est la vie dans sa forme la plus pure qui se donne à nous (pureté non au sens moral du terme, mais dans celui d’une totalité non altérée). Et faire l’expérience de cette totalité est, de mon point de vue, une des plus belles choses que l’on puisse vivre.

Comme j’aimerais que, collectivement, nous parents, mais surtout nous, hommes-pères, développions notre capacité à nous émouvoir de chaque instant, de chaque geste, de chaque regard, de chaque échange de présence avec nos enfants, quel que soit leur âge.

Car c’est un processus continuel que de vivre; toutes les étapes ou stades que nous fixons ne sont que des repères artificiels déconnectés de la réalité du vivre.

Puissions-nous toujours nous rappeler que nos enfants se nourrissent aussi de ce climat d’émerveillement que nous ressentons en leur présence.

Et si quelque chose nous en éloigne ou nous en empêche, ce n’est jamais la faute de l’enfant.